Bouddhisme : abstinence d'alcool pour les moines et les nonnes.

 

Le Bouddha historique (Siddhartha Gautama, c. 563 ~ c. 483 av. n. ère) a nommé Dhamma-Vinaya la religion fondée et enseignée après son Eveil. Dhamma pour Vérité, Vinaya pour Discipline.

 

Pendant la seconde moitié de sa vie, le Bouddha n'a pas seulement révélé les raisons et les moyens de la Libération. Il a fondé une communauté (parisa) de suivants et disciples avec laquelle il a parcouru la plaine du Gange, principalement les royaumes de Magadha et de Kosala. La première communauté groupée autour du Bouddha y trouva protecteurs et bienfaiteurs. Elle se composait de moines et nonnes (bhikkhus/bhikkhunis) et de laïques hommes et femmes veillant à l'entretien matériel des premier(e)s. Les principes édictés par le Bouddha de son vivant forment la Vinaya, règles que chaque moine et nonne doit connaître et suivre pour rejoindre la communauté, y vivre et progresser vers sa libération. Plus de 200 règles principales ou mineures et recommandations données par le Bouddha forment son enseignement oral de la Discipline.

Quelques siècles après la nibbana du Bouddha (Nirvana/Libération des renaissances terrestres), ces règles sont écrites dans un Canon (Tipiṭaka/Tripiṭaka = Trois Corbeilles), guide et mémoire des communautés (sañgha) qui vont l'étudier, le réciter et le transmettre. Les historiens situent la rédaction du Canon en langue pali vers le 2ème siècle avant notre ère.

Les règles édictées par le Bouddha concernent expressément ceux et celles qui abandonnent leur vie sociale ordinaire et consacrent leur existence au Dhamma. Ils poursuivent l’Eveil et, in fine, leur libération du cercle des renaissances terrestres (le Samsara), synonyme de souffrance, privation et insatisfaction perpétuelles. Cette quête implique renoncements et perfectionnements, une voie difficile et méritante. La Discipline ne concerne pas la société civile, ni même les laïques qui entourent une communauté bouddhiste et travaillent pour ses besoins matériels.

 

Certaines règles sont impératives: les Pacittiya définissent ce que doit faire connaître celui qui les enfreint ou celui qui constate la transgression. Connue de tous, la faute est redressée : pour le salut personnel de celui qui l’a commise et pour le profit (enseignement) des autres membres de sa communauté. A l’échelle des fautes correspond la gradation des peines. Certaines équivalent à une ou plusieurs « mauvaises actions », d’autres relèvent d'une offense grave qui doit être rendue publique; les plus graves provoquent le bannissement de la communauté ce qui représente la peine la plus lourde puisque le ou la coupable se voit privé(e) du soutien de sa communauté pour se libérer[1].

L'une de ces pacittiya concerne les boissons fermentées: Boire des boissons fermentées doit être révélé, c'est-à-dire connu comme une offense grave, la transgression d'un interdit explicitement prononcé par le Bouddha.

L'exposé écrit d'une pacittiya suit un agencement précis :

  • Enoncé laconique de la règle (comme ci-dessus "Boire des boissons fermentées doit être révélé").
  • Histoire de son origine, inspirée le plus souvent d'un épisode de la vie du Bouddha et de ses disciples (ici le disciple Svagata ).
  • Analyse sémantique des mots-clés.
  • Table de correspondance avec d'autres règles de vie.
  • Peines établies selon les cas d'espèces.
  • Cas dérogatoires et circonstances atténuantes.
  • Précédents en rapport avec des cas similaires.

 

Nous devons à cette rigueur à la fois logique, juridique, pédagogique et sémantique de connaître non seulement pourquoi le Bouddha a enseigné aux moines de ne pas boire d'alcool, mais dans quel contexte et suivant quelle définition de l’alcool. Accessoirement, la Discipline bouddhiste nous confirme que les bières de riz et de millet étaient les boissons fermentées les plus courantes à l’époque du Bouddha. Ces bières sont les boissons fermentées ordinaires du nord, de l'ouest et de l'est de l'Inde à cette époque, comme le confirme l'Arthasastra, un texte d'origine profane, sorte de manuel de gouvernement à l'usage des monarques indiens. Il y est question des bières (surā ) de riz et de mil, de leur brassage et de leur contrôle par les autorités locales ou centrales. Au sud de l'Inde, le vin de palme est la boisson fermentée dominante. Cette région n'est pas encore fréquentée par les adeptes du Bouddha de son vivant.

Dans les textes bouddhistes, l'ivresse s'écrit en sanskrit madyapāna, et l'ivrogne śaunda (pāli śoņda). Toujours à la recherche de précision, les textes normatifs bouddistes utilisent une expression de 5 termes, toujours les mêmes, pour désigner l'ivresse, expression qui réunit les causes (boissons fermentées) et les effets (hébétude, inconscience) :[2]

- en pāli : surā-meraya-majja-pamāda-ṭṭhāna = état d'hébétude causé par [la bière]-surā [ou le vin] meraya.

- en sanskrit : surā-maireya-madya-pramāda-sthāna = idem (état d'hébétude causé [par la bière]-surā [ou le vin] maireya).

Celui qui renonce aux boissons fermentées est par conséquent un un pativirata-surā-meraya-majja-pamāda-ṭṭhāna (pāli) ou un prativirata-surā-maireya-madya-pramāda-sthāna (skr), "celui qui s'abstient de l'hébétude ...". Les causes matérielles de l'ivresse sont clairement identifiées : les bières (surā ) de diverses céréales et les vins (maireya ) de palme, de canne à sucre ou divers fruits. Ces données recoupent la liste et la description des boissons fermentées fournie par le traité Arthasastra. Comme dans ce traité, le lieu où se fabriquent et se vendent les boissons fermentées sont les surā-geha ou surā-ghara, autrement dit essentiellement des échoppes qui brassent et vendent diverses sortes de bière-surā. Tous les débats parfois très subtils des premières communautés bouddhistes sur la nature des boissons fermentées, sur ce qui est ou n'est pas encore  alcoolique, sur la différence entre nourriture solide fermentée et boisson liquide fermentée, tous ces textes deviennent limpides quand on comprend que la principale boisson fermentée est une bière brassée avec du riz, du millet ou de l'orge à l'aide de ferments amylolytiques, selon la méthode traditionnelle indienne[3].

L’énoncé de la règle qui oblige celui qui s'engage dans la voie du Bouddha à renoncer aux boissons fermentées s’appuie sur l'histoire exemplaire de sa transgression. Elle met en scène Svagata, l'un des meilleurs disciples du Bouddha.

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[1] La plus terrible des sanctions pour un moine bouddhiste est de se voir condamné à errer durant sa présente existence sans guide spirituel et sans espoir d’accumuler des mérites, privé du soutien d'une communauté bouddhiste. Cependant, la recherche spirituelle de l'individu isolé reste ouverte, celle suivie par certains moines bouddhistes ermites ou errants.

[2] Jean-Marie Verpoorten, Le bouddhisme et l'ivresse , in Acta Orientalia Belgica XXII, René Lebrun in honorem,  Vin, bière et ivresse dans les civilisations orientales. Entre plaisir et Interdit. Louvain-la-Neuve 2009, p. 57 . VERPOORTEN Jean-Marie. Le bouddhisme et l'ivresse. Acta Orientalia Belgica 2009

[3] On ne peut pas traduire surā par liqueur ou alcool, termes génériques qui mènent sur de fausses pistes quand on essaie de comprendre les arguments des moines bouddhistes sur le rôle et la nature des grains fermentés. Oubliant de se reporter aux méthodes de brassage des bières indiennes avec les ferments amylolytiques kinva, les auteurs occidentaux échafaudent des hypothèses sur la distillation des grains en Inde à l'époque du Bouddha.

18/06/2012  Christian Berger