Greniers, Brasserie et Pouvoir politique.

 

Les premiers pouvoirs centralisés soucieux d'administrer leurs ressources ont couché par écrit leur vie matérielle, parfois sous forme de comptabilités très précises en Mésopotamie. Ces documents forment les plus anciennes archives de la planète en Mésopotamie, en Chine (carapaces/omoplates oraculaires des Shang), en Egypte, en Inde, en Amérique centrale (Mayas), en Anatolie (Hittites)[1].

Chaque fois qu’on a pu les retrouver et les déchiffrer, elles parlent de la bière. Pour quelles raisons ?

Hormis l’étendue de ses réseaux commerciaux, le pouvoir d’une cité-état dépend de la fertilité du territoire qu'elle contrôle[2].

Une cité-état est une machine sociale qui convertit la richesse agricole en force militaire et en pouvoir politique. Si cette richesse est de nature céréalière – comme c’est souvent le cas –, la bière tient alors une place primordiale au sein d’une cité-état. Son rôle est à la fois technique (schémas de brassage), économique (gestion de la transformation des grains) et social (répartition de la bière/classes sociales).

Scellement de jarre avec empreinte d'un sceau montrant une scène de stockage des grains dans des silos-greniers, accompagné d'une tablette comptable enregistant l'opération. Suse, Période II (Période d'Uruk), c. 3800-3100 BC. Tell de l'Acropole, fouilles de l'archéologue français Mecquenem 1931-1933 .
Store the grains in silos

Si la cité-état "fabrique" du pouvoir avec de la richesse céréalière, la bière matérialise en retour cette puissance sous forme de pain-liquide-fermenté dont on contrôle la distribution sociale et l'affectation économique.

A qui ? Soldats, gens d'armes, clergé, artisans et serviteurs du palais, commerçants, ouvriers et contremaîtres agricoles des domaines, tout ce personnel reçoit des rations de pain et de bière. Mais selon des règles précises.

Les évolutions sociales et techniques qui conduisent les communautés agraires élargies vers des cités-états centralisées se traduisent pour la brasserie dans les lignes d'évolution historique suivantes : 

 

  • 1. La carte sociale des bières 
    • Une bière pour chaque classe sociale. Créer des types de bière et en spécialiser l'usage.
    • La densité d'une bière reproduit la différence de statut social. Densité = quantité de grains brassés pour un même volume final de boisson.
    • Des bières pour les hommes, d’autres pour les dieux. La bière devient la principale boisson des offrandes.
    • La bière devient la boisson des grands rituels dynastiques. Sa consommation cimente les grandes célébrations collectives.

 

  • 2. La production et le service de la bière dans les palais
    • Brasseurs et brasseuses au service des palais, nouveaux centres du pouvoir politique.
    • La protection des boissons contre les empoisonnements. La relative complexité des circuits de fabrication fait passer entre beaucoup de mains la bière destinées aux familles détentrices de pouvoirs.
    • Echansons et service personnel du roi et de sa famille. Ceci découle de cela (protection contre les bières empoisonnées).

 

  • 3. Les artisans spécialisés au service des pouvoirs institutionnels (palais, temples)
    • Le palais : brasseur/brasseuse spécialisé(e). Brasser devient une activité professionnelle.
    • Les institutions religieuses et le service des dieux. La brasserie s'installe au coeur des sanctuaires religieux.
    • Marchands, grands commis et intendants contrôlent progressivement les circuits de la "brasserie commerciale".

 

  • 4. Le développement de la brasserie en milieu urbain
    • Le cabaret et la brasseuse : brasser et vendre la bière sur place sont des activités féminines.
    • Le troc grains-bière et la revente des drêches impliquent une synergie avec les éleveurs.
    • La taverne et le tavernier : un commerce masculin.
    • Le commerce de la bière hors les murs de la cité. La bière devient objet d'échange avec des populations qui ne cultivent pas les grains.

 

  • 5. Les impacts techniques sur les méthodes de brasserie
    • Ingrédients intermédiaires pour brasser toute l'année.
    • Maîtrise du cycle de brassage et ses nombreuses variantes.
    • Pouvoir brasser plusieurs sortes de bière de qualité constante.
    • Calcul des ratios grains/ingrédients de brasserie
    • Calcul des ratios ingrédients/types de bière
    • Recyclage et commerce des sous-produits (drêches, ferments)
    • Distribution différenciée des diverses sortes de bière.
    • Conservation des bières : courte ou longue ?

 

La dynamique politique et sociale d’une cité-état la pousse à étendre son pouvoir, son territoire et devenir un royaume, ouvrant le temps des conflits avec ses voisines aux ambitions concurrentes. Là encore, la gestion des greniers et la production de la bière sont stratégiques. Au sein des premières structures politiques complexes, la gestion des grains et des produits qu’on en tire, la bière notamment, devient un enjeu à la fois économique (contrôler les stocks, comptabiliser les entrées-sorties) et social (répartition selon chaque catégorie sociale, système de rations, différentes qualités de bière selon la classe sociale, etc.) et religieux (quelle part de bière et de pain pour les offrandes aux divinités, quelles qualités, quelle redistribution des offrandes ?). En retour, ces nouvelles contraintes sociales influencent les techniques de brassage. Il faut brasser tous les jours des bières de qualités différentes et respecter des ratios précis.

 

Cinq grandes aires culturelles offrent dans le monde des archives suffisamment étendues dans le temps et l'espace. On peut y suivre les évolutions de la brasserie à chacune des phases précitées (communauté agraire, cité-état, royaume, empire) :

  1. le Proche-Orient ancien et les aires culturelles élamite, sumérienne et akkadienne
  2. l’Egypte protodynastique, Ancien et Moyen Empires en Egypte
  3. La Chine dans le bassin du Huang-He :  dynasties chinoises Shang, Zhou, Han, …
  4. L’Inde, depuis la civilisation de l’Indus jusqu’aux empires Maurya et Gupta
  5. Les Andes des royaumes pré-incaïques et de l’Empire des Incas

 

 

Culture

Bassin céréalier

Cités

Epoque

Brasserie

Proche-Orient

 

Sumériens, Akkadiens

Tigre, Euphrate

Uruk, Obeid, Kish, Khafajeh, Ur, Nippur, Lagash

4ème mil.

bières d’orge ou de blé amidonnier

Elam

Susiane

Suse, Tepe-Yaya

4ème mil.

bières d’orge ou de blé amidonnier

Mésopotamie du Nord

Euphrate

Godin Tepe 

3ème mil.

bières d’orge

Egypte

Prédynastique

Nil

Abydos, Nagada, Hiérakonpolis

4ème mil.

bières de blé ou d'orge

Ancien empire

Nil

Memphis

3ème mil.

bières de blé ou d'orge

Moyen empire

Nil

 

2ème mil.

bières de blé

Inde

Harappa, Mohenjo-daro

Bassin de l’Indus

Harappa, Mohenjo-Daro

2ème mil.

bières de blé ou d'orge

Inde védique

Bassin du Gange

 

1er mil.

bières de riz ou de haricot

Chine

Périodes Shang et Zhou

Bassin du Huang-He

Erlitou, Erligang, Anyang, 

2ème - 1er mil.

bières de millet, blé et orge

Période Zhou

Bassin du Yangtse

 

1er mil.

bières de riz ou  de haricot

Amérique

du sud et centrale

Mésoamérique Maya et Toltèque

Yucatan, Mexique centre

Copán, Tikal, Palenque et Tula

500-900-1200

bières de maïs

Royaumes pré-inca des Andes

Andes (*)

Chavín, Tiwanaku, Huari, Chimú

500-900

bières de maïs, quinoa, pomme de terre, patate

Empire Inca

Andes

Cusco, Lima

1200-1500

Idem

 (*) La cordillère andine est une chaîne de plateaux secs coupés de hautes vallées fertiles, pas un bassin fluvial.

 

Quelques exemples historiques pris parmi ces 5 aires culturelles donneront un peu de chair à ces généralités. Si l'épanouissement de la Brasserie obéit à une logique sociale et technique, il présente aussi des variantes « régionales » importantes.

 

^                                >


[1] Les textes grecs de l'antiquité classique sont trop tardifs pour témoigner d'une transformation de la brasserie déjà accomplie aux 6ème-5ème siècles av. n. ère. Les documents en Linéaire B sont très lacunaires. Les textes écrits sur bambou ou feuilles de palmier en Asie du sud-est sont également trop postérieurs. Les quipus des civilisations andines ont été systématiquement détruits par les Espagnols. La connaissance de la brasserie ancienne dans le monde est en grande partie entre les mains des archéologues.

[2] Certaines cités-états naissent et prospèrent plus tard grâce au commerce maritime. Leur puissance politique repose sur le contrôle des réseaux d'échanges, pas sur la conquête et la défense de territoires. Exemples : Tyr, Byblos, colonies grecques, cités maritimes de l'océan indien, Java, Sumatra, archipels du Pacifique  …

06/06/2014  Christian Berger